Malgré une gourde stabilisée et des réserves de change en hausse, Haïti aborde 2026 après sept années consécutives de récession et une perte cumulée de 16 % de son PIB. Les institutions internationales conditionnent tout rebond au rétablissement de la sécurité.
PORT-AU-PRINCE, le 8 mars 2026 – L’économie haïtienne a enregistré, au cours de l’exercice fiscal 2024-2025, sa septième année consécutive de contraction, avec un recul du Produit Intérieur Brut (PIB) estimé à -2,7 %. C’est le gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH), Ronald Gabriel, qui a livré ce bilan lors du Grand Rendez-vous Économique de janvier 2026, organisé par Radio et Télé Métropole. En sept ans, la richesse nationale s’est contractée de 16 % au total, soit la destruction de plus de 100 milliards de gourdes de valeur productive.
Ce premier trimestre 2026 s’ouvre dans ce contexte : un pays dont l’appareil productif est profondément abîmé, mais dont la politique monétaire affiche, pour la première fois depuis des années, des signaux de stabilisation.
Une récession sans précédent depuis l’embargo des années 1990
L’exercice 2023-2024 avait déjà été marqué par une chute sévère. Selon les Comptes nationaux de l’Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique (IHSI), le PIB en valeur constante s’était établi à 568 milliards de gourdes, contre 592,7 milliards l’année précédente, un recul de 4,2 %, le plus prononcé depuis le séisme dévastateur du 12 janvier 2010.
Tous les secteurs ont reculé. L’agriculture, dont dépendent deux cinquièmes des Haïtiens, a subi le plus fort repli avec -5,6 %. L’industrie a reculé de 4,7 %, en raison notamment de la dégradation de l’environnement des affaires et de licenciements massifs dans le textile. Les services ont affiché une baisse de 3,9 %, tirée vers le bas par la chute du commerce et de l’immobilier.
Ronald Gabriel a nuancé ce tableau en perspective historique : si la récession actuelle est longue et profonde, elle reste néanmoins en deçà de l’embargo de 1991 à 1994, période durant laquelle l’économie haïtienne s’était contractée de 22,5 % en seulement trois ans.
La gourde tient bon, un fait rare
Sur le front monétaire, le premier trimestre 2026 offre une éclaircie notable. Selon les données publiées par la BRH, le taux de référence s’établissait à 130,89 gourdes pour un dollar américain au 6 mars 2026, un niveau quasi inchangé depuis plusieurs mois, la monnaie nationale gravitant autour de ce seuil depuis plus de six trimestres consécutifs.
Cette stabilité est le fruit d’une réforme structurelle majeure. La Banque centrale est parvenue, en coordination avec le Ministère de l’Économie et des Finances (MEF), à atteindre ce que Ronald Gabriel a qualifié de «financement monétaire zéro» : la BRH ne finance plus directement le déficit de l’État, rompant avec une pratique inflationniste ancrée depuis des décennies.
Le gouverneur a également annoncé un renforcement spectaculaire des réserves nettes de change. « Un autre point positif important est le renforcement significatif des réserves nettes de change de la Banque Centrale, qui dépassent aujourd’hui plus d’un milliard de dollars, contre seulement 350 millions en septembre 2023 », a-t-il déclaré. Les réserves brutes atteignent désormais 3,2 milliards de dollars, permettant à la BRH d’intervenir comme acheteur de dernier ressort sur le marché des changes.
L’inflation : un reflux en trompe-l’œil
Si la gourde se stabilise, l’inflation reste une plaie ouverte. Elle a dépassé 30 % entre 2023 et 2024, selon le gouverneur de la BRH, alimentée principalement par des chocs d’offre. « Les coûts des transports, les coûts d’approvisionnement, le manque de mobilité des personnes, des facteurs et des biens sont des éléments qui ont influencé cette situation inflationniste », a expliqué Ronald Gabriel lors de sa participation à l’émission Grands Rendez-vous Économiques.
Le gouverneur précise que ces pressions inflationnistes sont davantage liées à l’insécurité et aux ruptures logistiques qu’à une expansion monétaire de la Banque centrale, un diagnostic qui déplace le problème hors du périmètre strict de la politique monétaire.
Les recettes fiscales en ont subi les conséquences directes : elles ont reculé de 6,3 % à 5,2 % du PIB entre 2023 et 2024, selon la Banque mondiale, en raison du ralentissement généralisé de l’activité économique.
Les gangs, verrou de toute reprise
Aucun indicateur économique ne peut être analysé indépendamment de la situation sécuritaire. Les coalitions armées, dont la fédération Viv Ansanm, contrôlent entre 80 et 90 % de Port-au-Prince, ainsi que des zones stratégiques de l’Artibonite et du Centre, selon les données de l’UNODC (janvier 2026).
Les conséquences sur l’économie réelle sont documentées par l’IHSI : blocage des routes nationales 1 et 2 desservant neuf départements sur dix, fermeture temporaire de l’aéroport international Toussaint Louverture au cours des deuxième et troisième trimestres 2024, refus de compagnies maritimes d’entrer au Port International de Port-au-Prince.
Le FMI, dans son rapport pays publié en janvier 2025 (Country Report No. 25/19), confirme cette corrélation directe entre violence des gangs et contraction économique. Une croissance à moyen terme de 1,5 % est estimée par le Fonds, mais «à condition que la situation sécuritaire s’améliore».
La diaspora, perfusion vitale
Dans ce contexte, les transferts de fonds de la diaspora haïtienne demeurent le principal amortisseur social et économique du pays. Ils représentent entre 20 et 30 % du PIB, un niveau parmi les plus élevés des Caraïbes.
Ronald Gabriel ne mâche pas ses mots pour décrire cette dépendance. Il compare le rôle des remises à celui d’«une perfusion maintenant en vie un patient dont les organes, en l’occurrence les secteurs productifs comme l’agriculture, sont défaillants». Cette métaphore illustre à la fois l’indispensable apport de la diaspora et la fragilité structurelle qu’elle masque.
Cette perfusion est elle-même menacée. Des simulations conduites par la BRH montrent qu’une taxation des transferts ou la révocation du Statut de Protection Temporaire (TPS) dont la suspension a été temporairement bloquée par les tribunaux américains en février 2026, pourrait entraîner une perte annuelle de 100 millions de dollars pour l’économie nationale.
Les perspectives de 2026 : une reprise sous conditions strictes
La Direction générale du Trésor français, dans sa fiche conjoncturelle sur Haïti, estime que la croissance économique pourrait «retourner en terrain positif» en 2025-2026, mais assortit ce scénario d’une liste de risques : instabilité politique persistante, insécurité, incertitude sur les financements externes.
La Banque mondiale projette un rebond potentiel de 2,0 % pour 2026, conditionnée à des avancées sur les fronts sécuritaire et institutionnel. Le programme d’Évaluation Rapide de l’Impact de la Crise Sécuritaire (RCIA), soutenu par les institutions multilatérales, prévoit une enveloppe de 1,35 milliard de dollars sur deux ans, dont 34 % alloués à la formation brute de capital fixe.
Ronald Gabriel juge un redressement «atteignable d’ici 2030» pour retrouver le niveau de richesse de 2018 à condition, dit-il, de «rétablir la sécurité et la stabilité politique». Mais il prévient que «si la crise sécuritaire continue de perdurer, ce sera extrêmement difficile pour l’économie de prendre son envol».
Un nouveau ministre pour piloter la transition
Sur le plan institutionnel, un nouveau Ministre de l’Économie et des Finances, Serge-Gabriel Collin, a pris ses fonctions le 25 février 2026. Sa mission est de poursuivre les réformes engagées dans le cadre du programme de référence conclu avec le FMI, dont tous les critères quantitatifs ont été atteints lors de la première revue, selon le gouverneur de la BRH. La reprise des consultations de l’Article IV du FMI interrompues pendant plusieurs années constitue un signal positif sur la crédibilité économique du pays.
Concernant l’endettement public, Haïti présente paradoxalement l’un des ratios les plus faibles de la région : 14,6 % du PIB fin septembre 2024, après le règlement en janvier 2024 de la dette Petrocaribe avec le Venezuela, qui représentait environ 6,5 % du PIB.
Au premier trimestre 2026, l’économie haïtienne oscille entre des signaux monétaires encourageants et une réalité productive toujours sinistrée. La stabilisation de la gourde et le renforcement des réserves de change attestent d’une gestion monétaire plus rigoureuse. Mais tant que la sécurité des personnes et des biens ne sera pas restaurée, ces acquis resteront fragiles, insuffisants à enclencher le cycle vertueux dont le pays a désespérément besoin.
Les chiffres à retenir
| Indicateur | Valeur | Source |
| Croissance PIB 2024-2025 | -2,7 % | BRH / Ronald Gabriel |
| Contraction cumulée sur 7 ans | -16 % | BRH |
| PIB 2023-2024 (valeur constante) | 568 Mds HTG (-4,2 %) | IHSI |
| Taux de change (6 mars 2026) | 130,89 HTG/USD | BRH |
| Réserves nettes de change | > 1 milliard USD | BRH |
| Réserves brutes | 3,2 milliards USD | BRH |
| Inflation 2023-2024 | > 30 % | BRH |
| Recettes fiscales / PIB (2024) | 5,2 % | Banque mondiale / MEF |
| Dette publique / PIB (sept. 2024) | 14,6 % | Banque mondiale |
| Transferts diaspora / PIB | 20 – 30 % | Banque mondiale |
| Projection FMI croissance (MT) | +1,5 % (si sécurité) | FMI |

