Haïti : Chronique des massacres – De La Saline à Pont-Sondé, l’impunité comme système

PORT-AU-PRINCE — Il y a une logique macabre dans la liste. Un quartier populaire, une nuit d’attaque, des dizaines de corps, puis le silence des institutions. Depuis 2017, Haïti vit sous l’emprise d’une violence organisée qui a produit, au fil des années, une série de massacres dont la brutalité dépasse l’entendement. Des enfants sortis de leurs lits pour être exécutés à la machette, des femmes violées collectivement devant leurs familles, des corps brûlés pour effacer les preuves. Entre gangs armés, complicités étatiques documentées et impunité systémique, le pays des Droits de l’Homme — celui qui a aboli l’esclavage en 1804 est devenu l’un des terrains de massacres les plus documentés et les moins sanctionnés de l’hémisphère occidental.

Cet article recense, de manière chronologique et sourcée, les principaux massacres perpétrés en Haïti depuis 2017, par des gangs armés, des groupes paramilitaires, et dans certains cas, avec la complicité présumée d’agents de l’État.

2017- Grand Ravine : Le précédent ignoré

Avant que le nom de La Saline ne résonne dans les rapports internationaux, le quartier de Grand Ravine, à Martissant, a été le théâtre d’un massacre souvent occulté par les chroniques officielles. En octobre 2017, neuf civils y ont été tués dans une attaque à laquelle un certain Jimmy Chérizier, alors policier actif, aurait participé. Selon la clinique des droits humains de l’Université Harvard, ce massacre constitue le premier épisode documenté impliquant celui qui allait devenir « Barbecue », le chef du G9. Aucune sanction judiciaire ne fut prononcée. La machine de l’impunité était déjà en marche.

2018 – La Saline : Le massacre d’État

Le 13 novembre 2018 reste, dans la mémoire collective haïtienne, l’une des dates les plus sombres de l’ère contemporaine. Dans le bidonville de La Saline, à Port-au-Prince, des hommes armés ont investi le quartier en plein jour, extirpant des habitants de leurs maisons pour les exécuter à la machette ou à l’arme à feu. Selon le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH), 71 personnes ont été assassinées, 11 femmes violées collectivement, 150 maisons pillées et/ou incendiées. Des corps ont été démembrés, brûlés et jetés dans des décharges publiques pour empêcher toute identification.

Ce qui rend ce massacre historiquement singulier, c’est la profondeur des complicités documentées. Selon les rapports de l’ONU, du RNDDH et de la Fondation Je Klere, le délégué départemental de l’Ouest, Joseph Pierre Richard Duplan, et le directeur général du Ministère de l’Intérieur, Fednel Monchéry, auraient planifié l’attaque en réunion avec les chefs de gangs, notamment Jimmy Chérizier, quelques jours avant le massacre. L’objectif présumé : museler le quartier de La Saline, fief de l’opposition, avant une grande manifestation prévue pour le 18 novembre contre la corruption du président Jovenel Moïse dans le cadre du scandale PetroCaribe.

Le juge Jean Wilner Morin a instruit le dossier et renvoyé Duplan, Monchéry, Chérizier et plusieurs autres devant le tribunal criminel. À ce jour, aucun d’entre eux n’a été jugé. L’ambassade américaine a imposé des sanctions contre Chérizier, Monchéry et Duplan en décembre 2020. Des organisations haïtiennes qualifient officiellement cet événement de massacre d’État.

2019 – Bel-Air : La protestation punie par le feu

En novembre 2019, dans le quartier historique de Bel-Air, alors que les manifestations contre le régime Moïse battaient leur plein, une attaque armée ciblée a duré trois jours (4 au 6 novembre). Selon le rapport de la clinique des droits humains de Harvard et le projet Killing with Impunity, un fonctionnaire de l’administration Moïse aurait mandaté Jimmy Chérizier pour « sécuriser » le quartier et mettre fin aux barricades antigouvemementales. Résultat : au moins 24 personnes tuées, 28 résidences et 11 véhicules incendiés, cinq blessés. Des témoins oculaires ont identifié trois policiers en civil parmi les assaillants. La police, pourtant stationnée dans plusieurs commissariats environnants, n’est pas intervenue malgré les appels répétés diffusés en direct sur les radios.

Le quartier de Bel-Air, entouré de quatre commissariats de police, sera encore attaqué entre août et octobre 2020 par le G9, faisant 36 nouveaux morts parmi les civils, puis de nouveau entre mars et mai 2021, tuant 45 autres personnes.

2020 – Cité Soleil : La conquête sanglante du G9

Entre mai et juillet 2020, le G9 An Fanmi e Alye, la fédération de gangs constituée officiellement en juin 2020 sous la houlette de Chérizier a mené des attaques coordonnées dans plusieurs quartiers de Cité Soleil. Selon le rapport de Harvard, au moins 145 civils ont été tués, de nombreuses femmes ont subi des violences sexuelles, et des maisons ont été réduites en cendres. L’objectif documenté : étendre le territoire du G9 aux zones encore contrôlées par des gangs rivaux associés à l’opposition politique. Du matériel de l’État haïtien camions du Centre National des Équipements (CNE) et du Ministère des Travaux Publics aurait été mis à la disposition du G9 lors de certaines opérations, selon le RNDDH.

2021 – Village de Dieu et l’Artibonite : L’État en déroute

En 2021, deux zones ont illustré la décomposition de l’autorité étatique. À Village de Dieu, une opération policière mal préparée a tourné au désastre : une cinquantaine de policiers et de civils ont été tués selon les sources haïtiennes. Dans l’Artibonite, les massacres perpétrés par le gang Gran Grif, dirigé par Luckson Elan, ont commencé à s’étendre dans les communes rurales. Ce gang, actif depuis 2018, s’est progressivement imposé comme l’un des plus meurtriers du pays par ses méthodes : exécutions collectives, enlèvements, pillages et viols.

C’est également en juillet 2021 que l’assassinat du président Jovenel Moïse a précipité le pays dans un vide institutionnel béant, permettant aux gangs d’accélérer leur mainmise sur le territoire.

2022 – Cité Soleil : Trois cents morts en dix jours

Le 7 juillet 2022, au soir du premier anniversaire de l’assassinat de Jovenel Moïse, une guerre totale a éclaté à Cité Soleil entre le G9 An Fanmi e Alye et la coalition rivale G-Pèp. Du 7 au 17 juillet, les deux fédérations se sont livrées à une bataille urbaine d’une intensité inouïe dans le plus grand bidonville d’Haïti. Bilan final selon le RNDDH : plus de 300 personnes tuées, dont 30 brûlées vives, 160 blessées, des dizaines de cas de viols collectifs documentés, 100 maisonnettes détruites et 4 000 personnes déplacées.

Le CARDH (Centre d’Analyse et de Recherche en Droit de l’Homme) a relevé que le G9 avait pu utiliser des engins lourds de l’État pendant les affrontements, et que les deux coalitions disposaient de parrains politiques distincts. Aucun responsable n’a été poursuivi.

2024 – L’année la plus meurtrière de l’histoire récente

Bel-Air, juin 2024 : Les flammes reviennent

En juin 2024, des bandes armées ont de nouveau frappé Bel-Air, tuant 35 personnes et incendiant des dizaines de maisons. L’attaque survient dans un contexte où la coalition Viv Ansanm, alliance inédite entre le G9 de Barbecue et d’anciens rivaux a orchestré en février-mars 2024 une offensive généralisée contre les institutions étatiques, forçant la démission du Premier ministre Ariel Henry.

Canaan, octobre 2024

Dans la zone de Canaan, en périphérie de Port-au-Prince, une cinquantaine de personnes ont été tuées lors d’une attaque sanglante non suivie d’aucune intervention des forces de sécurité, selon le bilan compilé par le site Anba Mapou.

Pont-Sondé, 3 octobre 2024 : Le massacre de l’Artibonite

À l’aube du 3 octobre 2024, des membres du gang Gran Grif ont envahi la ville de Pont-Sondé, dans le département de l’Artibonite. L’attaque, d’une brutalité extrême, a tué au moins 115 personnes selon les chiffres de l’ONU et d’Amnesty International, certaines sources avancent un bilan dépassant 100 morts. Selon l’International Crisis Group, le gang reprochait à la population d’emprunter des routes rurales alternatives pour contourner les péages illégaux installés par Gran Grif sur la route nationale.

Des familles entières ont été massacrées dans leur sommeil. La ville a été abandonnée par ses habitants. La Police nationale haïtienne, dont plus de la moitié des effectifs était concentrée à Port-au-Prince, n’a pu envoyer aucun renfort immédiat. Il s’agit de l’un des massacres les plus meurtriers de l’histoire récente d’Haïti.

Petite Rivière de l’Artibonite, 10-11 décembre 2024

Quelques semaines à peine après Pont-Sondé, Gran Grif a de nouveau frappé. Dans la nuit du 10 au 11 décembre 2024, la bande armée a assassiné une vingtaine de personnes dans la commune de Petite Rivière de l’Artibonite, prenant pour cibles des familles entières pendant leur sommeil. Plusieurs victimes restent portées disparues.

Cité Soleil, décembre 2024 : Le massacre des personnes âgées

Entre le 6 et le 11 décembre 2024, dans le quartier de Wharf Jérémie à Cité Soleil, le chef du gang local, Micanor Altes alias « Wa Mikano », a ordonné le massacre de plus de 180 à 207 personnes, chiffres variant selon l’ONU (207) et Amnesty International (180). La majorité des victimes était composée de personnes âgées, accusées par le chef de gang d’avoir pratiqué du vaudou ayant prétendument causé la maladie de son fils. Pour effacer les preuves, les membres du gang ont mutilé les corps, les ont brûlés ou les ont jetés à la mer. Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme a qualifié cet événement de l’un des « incidents les plus meurtriers et les plus choquants de 2024 ».


Le bilan global : une comptabilité de l’horreur

Selon les chiffres du Bureau des droits de l’homme des Nations Unies, au moins 5 601 personnes ont été tuées en Haïti en 2024 du fait de la violence des gangs, auxquelles s’ajoutent 2 212 blessés et 1 494 kidnappés. Ce bilan représente une hausse de plus de 1 000 victimes par rapport à 2023. Depuis janvier 2022, plus de 16 000 Haïtiens ont perdu la vie dans cette spirale. En 2024 toujours, le HCDH a documenté 315 lynchages de membres de gangs et 281 exécutions sommaires présumées impliquant des unités spécialisées de la Police nationale haïtienne.

Le RNDDH a, pour sa part, documenté au moins 30 massacres survenus entre 2018 et 2024, ayant coûté la vie à des centaines de civils.

L’impunité, moteur du cycle

Ce qui frappe dans cette chronique, au-delà du nombre de victimes, c’est la constance de l’impunité. Chaque massacre a fait l’objet de rapports détaillés par des organisations (crédibles) RNDDH, CARDH, Fondation Je Klere, ONU, Harvard, Amnesty International. Des noms ont été cités, des commanditaires présumés identifiés. Pourtant, ni le massacre de La Saline (2018), ni celui de Bel-Air (2019), ni celui de Cité Soleil (2022), ni aucun autre n’a abouti à une condamnation pénale ferme.

« L’impunité pour les violations des droits humains et les abus, ainsi que la corruption, restent prévalents en Haïti, constituant certains des principaux moteurs de la crise multidimensionnelle », a déclaré le Haut-Commissaire des Nations Unies Volker Türk en janvier 2025. Des déclarations que les organisations haïtiennes de droits humains répètent depuis au moins dix ans.

Le politologue haïtien Réginald Dupont, comme de nombreux analystes, souligne que les gangs haïtiens ne sont pas de simples groupes criminels : ils sont les instruments d’une économie politique de la violence où élites économiques, partis politiques et trafiquants d’armes majoritairement basés aux États-Unis trouvent chacun leur compte. L’ONUDC a confirmé en 2023 que la majorité des armes circulant en Haïti provient de Floride.

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