L’opération militaire américano-israélienne contre l’Iran, lancée le 28 février 2026, a fermé le détroit d’Ormuz, artère de 20 % du pétrole mondial. Pour Haïti, qui importe plus de 86 % de son énergie et la quasi-totalité de ses denrées alimentaires, ce choc externe survient au moment le plus vulnérable de son histoire économique récente.
PORT-AU-PRINCE, le 9 mars 2026 — Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont lancé l’opération « Epic Fury » : une frappe coordonnée sur les installations militaires, nucléaires et le leadership iranien, entraînant la mort du Guide suprême Ali Khamenei. En réponse, les Gardiens de la Révolution islamique (IRGC) ont annoncé, le 2 mars, la fermeture officielle du détroit d’Ormuz, menaçant d’incendier tout navire tentant de le traverser. En quelques jours, le trafic maritime à travers ce couloir vital, qui achemine normalement 31 % de l’ensemble des flux pétroliers maritimes mondiaux, est tombé à presque zéro.
À 10 000 kilomètres des rives persiques, Haïti n’est pas une puissance importatrice d’or noir en provenance du Golfe. Mais dans une économie aussi fragilisée sept années de récession consécutives, une inflation supérieure à 30 %, des gangs contrôlant plus de 80 % de la capitale —, les ondes de choc d’une guerre lointaine se propagent avec une brutalité particulière. Cinq canaux de transmission exposent Haïti à ce conflit avec une acuité que les décideurs publics n’ont, à ce stade, pas encore pleinement mesurée.
Le choc pétrolier : quand l’électricité devient un luxe
Le premier et le plus direct des canaux est énergétique. Haïti dépend à plus de 86 % du pétrole importé pour sa production d’électricité, selon les données officielles du Bureau des Mines et de l’Énergie (BME). Les produits pétroliers constituent par ailleurs environ 14,6 % du total des importations haïtiennes, selon les données commerciales disponibles pour 2023, et ont représenté parfois plus de 50 % de la capacité d’importation totale du pays, selon la même source institutionnelle.
Or, depuis l’annonce de la fermeture du détroit d’Ormuz, les marchés mondiaux ont réagi avec une violence immédiate. Le Brent, indice pétrolier international de référence a bondi de près de 13 % en début de séance le 2 mars, dépassant 82 dollars le baril, selon le Forum économique mondial (WEF). Avant le déclenchement du conflit, il oscillait autour de 70 dollars. Certains analystes de Kpler, cabinet spécialisé en intelligence énergétique, envisagent désormais un franchissement du seuil des 100 dollars le baril en cas de fermeture prolongée du détroit.
Pour Haïti, la mécanique de transmission est redoutable : une hausse des prix du pétrole se traduit immédiatement par une augmentation des coûts de transport, une flambée des tarifs de l’électricité déjà accessible à seulement 45 % de la population et une progression des prix des biens acheminés par voie terrestre. L’économiste Kesner Pharel, l’un des analystes les plus respectés du pays, l’a résumé sans ambages dans une récente publication : « Un choc externe, même éloigné géographiquement, peut provoquer des répercussions économiques considérables sur la vie quotidienne des familles haïtiennes. »
Cette vulnérabilité est structurelle. Contrairement à des pays voisins disposant de capacités propres en énergies fossiles ou en énergies renouvelables développées, Haïti n’a jamais confirmé de réserves pétrolières exploitables sur son territoire. Les onze forages réalisés entre 1945 et 1977 dans la plaine du Cul-de-Sac, l’Artibonite et le Plateau Central n’ont pas permis de confirmer la présence d’hydrocarbures. Le pays importe donc sa quasi-totalité diesel, gazoline, kérosène, GPL sans aucune marge de production locale.
Le choc alimentaire : des prix qui flambent avant même d’arriver au port
Le deuxième canal de transmission, moins intuitif mais tout aussi dévastateur, est alimentaire. Haïti importe l’essentiel de ses denrées stratégiques : le riz représente 9,1 % de ses importations totales, et les achats de riz américain ont atteint près de 375 000 tonnes en 2023, pour un coût estimé à 264 millions de dollars, selon les données commerciales disponibles. Le pays est, par définition, un importateur net de produits alimentaires et donc un récepteur passif des chocs de prix mondiaux.
Or le conflit au Moyen-Orient déclenche ce que les experts de l’Université des Nations Unies qualifient de « choc des fertilisants », bien distinct du choc pétrolier classique. La raison est structurelle : environ 33 % de l’urée mondiale le fertilisant azoté le plus utilisé en agriculture transite par le détroit d’Ormuz, selon le cabinet d’analyse Kpler. Le Qatar, l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis concentrent une part massive de la production mondiale d’ammoniaque et d’urée, fabriquées à partir du gaz naturel de la région. Les prix de l’urée ont bondi de 14 % en une seule journée le 2 mars, selon les données de marché disponibles.
La conséquence pour Haiti est indirecte mais réelle : si les fertilisants se font rares ou chers sur les marchés mondiaux pendant plusieurs trimestres, le coût de production agricole augmente partout du maïs américain au riz asiatique. Les prix FOB (Free On Board) des céréales montent avant même que la cargaison quitte les ports d’exportation. Une économie incapable de se nourrir elle-même et dont l’agriculture locale a reculé de 5,6 % en 2024 selon l’IHSI est exposée à ces répercussions sans filet de protection.
Par ailleurs, les grandes lignes de transport maritime imposent désormais des surcharges de guerre sur leurs conteneurs, allant de 1 500 à 4 000 dollars par conteneur, selon The Conversation. Les navires détournés via le cap de Bonne-Espérance voient leurs temps de transit prolongés de plusieurs semaines avec un impact mécanique sur les coûts logistiques globaux, y compris pour les marchandises à destination ou en provenance des Caraïbes.
La gourde sous pression : le dollar fort comme arme involontaire
Le troisième canal est monétaire. En période de crise géopolitique majeure, les marchés financiers internationaux fuient vers les actifs refuge au premier rang desquels le dollar américain. L’appréciation du billet vert dans un contexte de conflit prolongé exerce une pression mécanique sur toutes les monnaies des pays émergents et en développement.
Pour Haïti, dont la gourde (HTG) est indexée de facto sur le dollar dans une grande partie des transactions courantes, cette dynamique est à double tranchant. D’un côté, les réserves nettes de change de la BRH dépassent désormais le milliard de dollars un niveau historiquement élevé annoncé par le gouverneur Ronald Gabriel en janvier 2026. De l’autre, la rigidité du taux de change absorbe les chocs externes sur le pouvoir d’achat des ménages, surtout pour les biens importés libellés en dollars.
L’analyse est confirmée par les économistes de Vesper, cabinet spécialisé en marchés de matières premières : « En période de stress de marché, le capital se déplace vers le dollar. Un dollar plus fort, notamment face à l’euro, exerce une pression supplémentaire sur les prix des matières premières agricoles un canal souvent sous-estimé lors d’événements géopolitiques. »
Pour la BRH, la question est donc de savoir si ses réserves constitueront un bouclier suffisant. La Direction générale du Trésor français rappelle que les réserves brutes haïtiennes s’établissaient à 5,7 mois d’importations en août 2024 un niveau correct en apparence, mais qui peut s’éroder rapidement si les importations de carburant et de nourriture renchérissent simultanément.
Le choc maritime : un port déjà assiégé par les gangs, coincé dans un étau mondial
Le quatrième canal est logistique, et son potentiel de dévastation est particulièrement préoccupant. Le Port International de Port-au-Prince est déjà un nœud de vulnérabilités accumulées : des compagnies maritimes ont refusé d’y entrer en 2024 en raison de l’insécurité, les routes nationales reliant le port aux provinces sont sous contrôle des gangs, et le trafic de navires cargos et pétroliers a chuté de manière marquée depuis mars 2024, comme l’ont révélé des données satellitaires utilisées par le FMI.
La fermeture du détroit d’Ormuz aggrave ce contexte de deux manières. Premièrement, elle détourne des navires-citernes et des cargos des circuits habituels réduisant la disponibilité globale de la flotte et allongeant les délais de livraison pour les pays comme Haïti, qui se trouvent en bout de chaîne logistique. Deuxièmement, la montée des primes d’assurance maritime, qui ont grimpé de 0,125 % à entre 0,2 % et 0,4 % de la valeur assurée par transit dans le détroit, pour des pétroliers très larges, cela représente une hausse de 250 000 dollars par trajet renchérit le coût global du fret international, y compris pour les routes atlantiques et caribéennes.
Le Ministre des Finances de Djibouti, Ilyas M. Dawaleh, l’a dit publiquement dès le 8 mars : la guerre « apportera de sévères conséquences économiques pour les pays en développement ». Les petits États dépendants du commerce maritime « risquent d’être entraînés dans une incertitude économique plus profonde alors que les chocs externes se répercutent à travers la région ». La description s’applique mot pour mot à Haïti.
Le choc de la diaspora : quand l’économie américaine tousse, Haïti s’effondre
Le cinquième et dernier canal est peut-être le plus structurel. Les remises de la diaspora haïtienne représentent entre 20 et 30 % du PIB national, soit la principale source de financement externe du pays, loin devant l’aide internationale et les exportations de textiles. Toute détérioration de la conjoncture économique américaine se répercute donc directement sur les transferts de fonds.
Or la guerre au Moyen-Orient fragilise l’économie américaine sur plusieurs fronts simultanément. L’ancienne secrétaire au Trésor Janet Yellen l’a déclaré sans détour : le conflit « pèse sur la croissance économique américaine et alimente les pressions inflationnistes, maintenant la Réserve fédérale en retrait de toute baisse de taux ». Goldman Sachs estime que si les prix du pétrole se maintiennent à leurs niveaux actuels pendant plusieurs mois, l’inflation américaine pourrait remonter de 2,4 % en janvier à 3 % d’ici fin 2026. Dans ce scénario, les ménages de la diaspora haïtienne aux États-Unis souvent cantonnés dans les catégories socioprofessionnelles les plus exposées aux chocs de prix verraient leur pouvoir d’achat se réduire, comprimant mécaniquement leur capacité à envoyer de l’argent à leurs familles en Haïti.
La Banque centrale haïtienne avait déjà simulé les effets d’une perturbation des flux de remises : une baisse de 10 % des transferts représenterait une perte annuelle estimée à plusieurs centaines de millions de dollars pour l’économie nationale. Dans un pays où 36,2 % de la population vit avec moins de 2,15 dollars par jour, une telle ponction serait catastrophique.
Ce que disent les institutions internationales
La Banque caribéenne de développement (BCD) a tenu sa conférence de presse annuelle à la Barbade cette semaine, dans un contexte de tension extrême. Son président, Daniel Best, a identifié les prix du pétrole comme « la préoccupation immédiate » pour la région. « La volatilité des marchés énergétiques mondiaux affectera directement les coûts de l’électricité, des transports et de l’activité économique à travers toute la région », a-t-il déclaré en réponse à des questions du Jamaica Observer. Les économies caribéennes, hors Guyana dont le boom pétrolier lui confère une trajectoire atypique, devraient croître de seulement 1,1 % en 2026, selon les projections de la BCD publiées avant le déclenchement du conflit. Ces projections doivent désormais être révisées à la baisse.
L’économiste en chef d’ICG, Nick Brooks, adopte un scénario central relativement optimiste : les frappes américano-israéliennes sur l’Iran seraient « de relativement courte durée », les prix de l’énergie revenant « près de leurs niveaux d’avant-attaque ». L’argument repose sur la capacité de réserve de l’OPEP, suffisante, selon les estimations, pour compenser la perte totale de la production iranienne. Il souligne toutefois que « dans un environnement aussi volatile et imprévisible, le risque de conséquences non intentionnelles demeure élevé ».
Ce scénario optimiste est contrebalancé par l’analyse d’ING Think, qui pose la question centrale : ce conflit se termine-t-il en quelques jours, ou devient-il une guerre prolongée impliquant toute une région ? « Pour les marchés financiers, ce point de bifurcation est simple et brutal. » Si les prix du pétrole augmentent de 30 % pendant deux semaines, les marchés absorbent le choc. Mais, souligne l’institution, « si les prix augmentent de 60 % pendant deux trimestres, l’inflation se restructure. Si l’inflation se restructure, la politique monétaire se déplace. Si la politique se déplace sous contrainte budgétaire, le crédit se renchérit. »
Haïti sans filet : l’absence de marges de manœuvre
L’économie mondiale dispose de plusieurs leviers d’amortissement : réserves stratégiques de pétrole, politiques de subvention énergétique, contrats à terme sur les matières premières, politiques monétaires actives. Haïti ne dispose pratiquement d’aucun de ces instruments à l’heure actuelle.
Ses réserves de change, bien que reconstituées à 3,2 milliards de dollars bruts selon la BRH, servent à défendre la gourde pas à subventionner le carburant. Son budget, frappé par un recul des recettes fiscales à seulement 5,2 % du PIB en 2024 selon la Banque mondiale, ne laisse aucun espace pour des aides à la consommation. Et sa dépendance quasi-totale aux importations la prive de toute substitution domestique à court terme.
Les experts plaident pour des réformes structurelles que la crise rend encore plus urgentes : développement de la production agricole locale, notamment du riz, investissement massif dans les énergies renouvelables, Haïti possède un potentiel solaire et éolien sous-exploité et constitution de réserves stratégiques de produits essentiels. Mais ces réformes exigent du temps, des investissements publics et une stabilité sécuritaire que le pays ne possède pas.
Une économie sous double siège
L’économie haïtienne se trouve, en ce début mars 2026, sous un double siège : l’un intérieur la violence des gangs qui paralyse les chaînes d’approvisionnement et détruit la confiance des investisseurs et l’autre extérieur un choc géopolitique majeur qui frappe par ricochet ses cinq artères vitales : le carburant, la nourriture, la monnaie, la logistique maritime et les remises de la diaspora.
Ce double siège illustre la thèse que les économistes du développement défendent depuis des décennies : les économies les plus fragilisées sont toujours les premières victimes des crises mondiales, et les moins armées pour y répondre. La guerre au Moyen-Orient ne fait qu’amplifier des vulnérabilités que sept années de récession ont rendues béantes.
Pour Haïti, la variable déterminante n’est pas la durée de la fermeture du détroit d’Ormuz. C’est l’absence de tout espace de manœuvre pour absorber le choc qui vient.
◾ Les chiffres clés
| Indicateur | Valeur | Source |
| Part du pétrole importé dans l’électricité haïtienne | > 86 % | BME / Haiti Économie |
| Part du pétrole raffiné dans les importations totales | 14,6 % | Données commerciales 2023 |
| Hausse du Brent depuis le 28 février 2026 | + 13 % (pic) | WEF / ING Think |
| Brent au 4 mars 2026 | 82,76 USD/baril | CNBC / Kpler |
| Seuil projeté si fermeture prolongée du détroit | > 100 USD/baril | Kpler / Neuberger Berman |
| Part de l’urée mondiale transitant par Ormuz | 33 % | Kpler / The Conversation |
| Hausse des prix de l’urée le 2 mars 2026 | + 14 % en une journée | The Conversation |
| Part du trafic pétrolier mondial via le détroit | ~31 % | Kpler |
| Surcharges de guerre maritimes (par conteneur) | 1 500 – 4 000 USD | The Conversation |
| Importations de riz haïtiennes (2023) | ~375 000 tonnes / 264 M USD | Données commerciales |
| Remises diaspora / PIB Haïti | 20 – 30 % | Banque mondiale |
| Inflation haïtienne 2024 | > 30 % | BRH |
| Réserves brutes de change BRH (mars 2026) | 3,2 Mds USD | BRH |
