HAÏTIENS EN RÉPUBLIQUE DOMINICAINE

L’île d’Hispaniola sous tension : chronique d’une expulsion sans fin

67 940 Haïtiens expulsés en janvier-février 2026. Depuis octobre 2025, plus de 525 000 déportations. Sur l’île d’Hispaniola, une politique vieille d’un siècle s’accélère sous les yeux de la communauté internationale très affaiblie.

Un camion, une frontière, une scène qui se répète chaque jour

À Dajabón, point de passage officiel entre la République Dominicaine et Haïti, des camions s’arrêtent plusieurs fois par semaine. Des dizaines d’hommes, de femmes, parfois des enfants en descendent, souvent sans chaussures, tenant dans les bras ce qu’ils ont pu emporter. Ils viennent d’être expulsés. Certains n’ont jamais vécu en Haïti. D’autres y débarquent pour la première fois. Sur le pont, des agents du GARR, Groupe d’Appui aux Rapatriés et Réfugiés tentent de les recenser : femmes enceintes, enfants seuls, personnes en situation de handicap. La liste est longue. Elle l’est chaque jour depuis des mois.

Cette scène, devenue routine, s’est intensifiée à une cadence industrielle depuis la réélection triomphale du président Luis Abinader en mai 2024. En octobre de la même année, son gouvernement annonçait un objectif sans précédent dans l’histoire récente de la Caraïbe : renvoyer 10 000 Haïtiens par semaine vers leur pays.

Les chiffres officiels : une réalité brute et vérifiée

Les données publiées par la Direction Générale des Migrations (DGM) dominicaine permettent de mesurer l’ampleur de cette politique avec précision.

En 2024, le gouvernement dominicain a renvoyé 276 215 Haïtiens, selon les chiffres officiels transmis à l’AFP. Dès octobre 2024, le rythme s’emballe : 40 223 expulsions ce seul mois, puis 28 703 en novembre et 25 085 en décembre. L’année 2025 franchit un nouveau palier : 379 553 Haïtiens expulsés sur l’année entière, selon la DGM. Ce chiffre représente une hausse de 84 % par rapport à la période 2021–2024 cumulée, et il est dix fois supérieur au nombre d’expulsions enregistrées en 2016.

Le premier trimestre 2025 illustre à lui seul cette accélération : 86 406 Haïtiens expulsés entre janvier et mars 2025, selon les données transmises directement à l’AFP par la DGM. La Direction affirme « maintenir une moyenne de plus de 30 000 renvois par mois » depuis le lancement du plan.

Le 17 février 2026, le directeur général de la DGM, le vice-amiral Luis Rafael Lee Ballester, a déclaré publiquement que depuis sa prise de fonction en octobre 2025, plus de 525 000 ressortissants haïtiens avaient été expulsés de la République Dominicaine. Pour les mois de janvier et février 2026 combinés, le bilan officiel s’établit à 67 940 déportations, selon les données de la DGM consultées par Diario Libre.

Ces chiffres placent la République Dominicaine parmi les pays pratiquant le plus grand volume d’expulsions au monde, rapporté à la taille de sa population : 10,5 millions d’habitants pour un pays qui reconnaît officiellement héberger quelque 500 000 immigrés haïtiens, selon les groupes de défense des droits humains.

Aux racines : l’antihaitianisme, une idéologie d’État

Pour comprendre cette politique, il faut remonter aux fondements même de l’identité nationale dominicaine. Depuis la délimitation de la frontière en 1929, la République Dominicaine a construit une part de son récit collectif en opposition à l’haïtianité. Cette idéologie, que les historiens nomment antihaitianismo, a été institutionnalisée par le dictateur Rafael Leónidas Trujillo, au pouvoir de 1930 à 1961.

Son expression la plus meurtrière reste le Massacre du Persil, aussi connu sous le nom de El Corte (« La Coupe ») en espagnol, ou Kouto-a en créole. Dans la nuit du 2 octobre 1937, Trujillo donna l’ordre lors d’un rassemblement à Dajabón de « résoudre le problème haïtien. » Pendant une semaine, des soldats dominicains armés de machettes et de fusils massacrèrent des hommes, des femmes et des enfants haïtiens dans les zones frontalières. Le nombre de victimes, difficile à établir avec précision en raison du contrôle absolu exercé par Trujillo sur la presse, est estimé entre 15 000 et 25 000 morts selon les ministres des Affaires étrangères des deux pays, et entre 5 000 et plus de 20 000 selon les différentes sources académiques compilées par les historiens.

Pour identifier leurs victimes, les soldats utilisaient un test linguistique macabre : ils demandaient aux suspects de prononcer le mot espagnol perejil — persil. Les Haïtiens, créolophones, ne pouvaient pas rouler le « r » espagnol avec l’accent dominicain. Ce schibboleth phonétique donnait son nom au massacre. La rivière Dajabón, frontière naturelle entre les deux pays, fut rebaptisée « rivière du Massacre » par la mémoire collective. Des témoins ont rapporté que ses eaux restèrent teintées de sang pendant plusieurs jours.

La majorité des victimes était née en République Dominicaine. Le président haïtien Sténio Vincent, lié financièrement au régime de Trujillo, finit par accepter une indemnité de 525 000 dollars américains, soit environ 30 dollars par victime pour solde de tout compte. L’État dominicain n’a jamais officiellement reconnu ni condamné ce massacre. Trujillo lui-même sera assassiné en 1961 par des soldats dominicains.

2013 : l’apatridie par décision de justice

La violence physique de 1937 laissa place, des décennies plus tard, à une violence juridique tout aussi dévastatrice. En septembre 2013, la Cour Constitutionnelle dominicaine rendit la sentence TC/0168-13, retirant rétroactivement la nationalité à toute personne née en République Dominicaine de parents étrangers en situation irrégulière et ce, depuis 1929. Du jour au lendemain, des dizaines de milliers de personnes nées sur le sol dominicain, ayant grandi et travaillé en République Dominicaine toute leur vie, devinrent apatrides. La Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme condamna cette décision. Le gouvernement dominicain passa outre.

Cette décision constitue, aux yeux des juristes et des défenseurs des droits humains, le socle légal qui a préparé le terrain aux vagues d’expulsions massives des années suivantes.

Les méthodes documentées : un seuil franchi

Depuis 2024, les organisations de droits humains documentent des pratiques qui ont franchi un nouveau palier. Le gouvernement dominicain a multiplié les rafles, suspendu la délivrance de visas aux ressortissants haïtiens et renforcé la présence militaire à la frontière, où un mur de séparation est en cours de construction.

Les contrôles ont désormais investi les établissements de santé. Les autorités dominicaines ont procédé à l’arrestation de femmes enceintes et de femmes venant d’accoucher dans des maternités, faisant de l’accès aux soins une condition liée au statut migratoire. En novembre 2025, Amnistie Internationale a exigé la révocation de ce protocole, le qualifiant de « discriminatoire et injustifiable. »

L’activiste William Charpentier, coordinateur de la Coalition nationale pour les migrations et les réfugiés en République Dominicaine, a décrit à Radio-Canada les mécanismes concrets de ces expulsions :

« Ils prennent leurs parents, ou l’un des parents, et laissent les enfants derrière eux, même pendant qu’ils sont à l’école. »

Il a qualifié l’ensemble de la politique de « forme de persécution contre les Noirs, contre tout ce qu’ils présument être haïtien », soulignant que des personnes en possession de documents légaux en règle sont également arrêtées et expulsées.

Ocicle Batista, une migrante haïtienne de 45 ans vivant à Saint-Domingue, a déclaré à Radio-Canada que des soldats exigent « l’équivalent de 230 à 330 dollars US » pour éviter une arrestation, même lorsque les migrants ont leurs papiers.

Le paradoxe économique : une main-d’œuvre structurelle chassée du territoire

L’ironie la plus flagrante de cette politique est économique. Depuis des décennies, les Haïtiens occupent une place structurelle dans l’économie dominicaine : agriculture (banane, canne à sucre), bâtiment et travaux publics, tourisme, services domestiques. Les plantations de bananes du nord-ouest, comme celles de la région de Mao, reposent quasi-exclusivement sur cette main-d’œuvre pour la récolte un travail payé moins de 14 dollars par journée, que peu de Dominicains acceptent.

Depuis l’intensification des expulsions, l’offre de main-d’œuvre a chuté de 40 % à 80 % dans certaines zones agricoles, selon les données citées par l’AFP. L’Association des constructeurs dominicains (Acoprovi) a reconnu publiquement que ces « opérations de rapatriement désordonnées » entraînent une pénurie de travailleurs pour des tâches « qui ne suscitent pas l’intérêt des Dominicains. » Henri Hebrard, économiste et conseiller dans les secteurs public et privé, précise que le tourisme « a été affecté dans des secteurs comme la cuisine. »

Pour Agamise Cheranfant, 33 ans, travailleur agricole haïtien sans papiers dans les champs de bananes, la réalité est plus immédiate :

« Nous sommes toujours effrayés, toujours cachés. Tu dors avec la peur, tu manges avec la peur. Nous ne pouvons pas vivre tranquilles. » — Agamise Cheranfant, AFP, 2025.

Haïti : les déportés arrivent dans un pays à bout

De l’autre côté de la frontière, Haïti n’est pas en mesure d’absorber ces retours forcés. En 2025, un nombre record de près de 1,3 million de personnes a été forcé de fuir les violences des gangs pour trouver refuge ailleurs dans le pays, selon les données de l’ONU rapportées par l’AFP. Les infrastructures étatiques sont effondrées dans de larges pans du territoire national, et l’insécurité généralisée rend le retour particulièrement périlleux pour des personnes qui n’ont souvent plus de réseaux familiaux sur place.

Le GARR a enregistré en 2025, au seul point d’accueil de Belladère, 15 468 personnes déportées, parmi lesquelles des femmes enceintes, des adolescentes et des enfants non accompagnés.

La communauté internationale dénonce, Abinader maintient le cap

Face aux critiques internationales, le président Luis Abinader maintient une posture intransigeante. Lors d’une conférence de presse en 2025, il a répondu aux appels de l’ONU :

« La politique migratoire de chaque pays relève de la compétence de ce gouvernement. Ces déclarations sont inacceptables et irresponsables. »

Le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Volker Türk, avait pourtant demandé l’arrêt des expulsions vers Haïti et l’ouverture d’un accès effectif à la procédure de protection internationale pour les ressortissants haïtiens. Radhafil Rodríguez, conseiller dominicain à l’OEA, a défendu la position de son gouvernement, soutenant que la crise haïtienne « affectait de manière disproportionnée la République Dominicaine » en surchargeant les écoles, les cliniques et les hôpitaux.

En février 2026, une marche nationaliste a traversé plusieurs villes dominicaines après le décès d’un adolescent attribué à des ressortissants haïtiens. L’organisation « Antigua Orden Dominicana » a appelé à l’expulsion de tous les Haïtiens présents sur le territoire. Une rhétorique qui, aux oreilles des historiens, résonne comme un écho troublant du discours de 1937.

Histoire frappe deux fois

De Rafael Trujillo à Luis Abinader, près d’un siècle sépare les hommes et les méthodes. Mais la logique demeure : les Haïtiens sont tolérés quand leur travail est indispensable, expulsés quand la pression politique l’exige. L’île d’Hispaniola reste l’une des fractures les plus profondes de l’hémisphère occidental — deux pays, un même sol, des destins que tout oppose.

525 000 expulsions en six mois. Des femmes arrêtées dans des maternités. Des enfants séparés de leurs parents. Une rivière que la mémoire haïtienne appelle toujours la « Rivière du Massacre. »

La frontière de Dajabón n’a pas fini de parler.

Pour aller plus loin — presse dominicaine : 🔗 Listín Diario · Diario Libre – bilan jan-fév 2026 · El Caribe · Hoy.com.do · Acento

Presse et ONG haïtiennes / internationales : 🔗 AlterPresse · GARR Haïti · Gazette Haïti · Le Nouvelliste · ACAPS rapport humanitaire

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