70 % des structures de santé de Port-au-Prince sont fermées ou hors service. MSF a quitté la capitale après 30 ans de présence. L’hôpital universitaire le plus grand du pays a été incendié deux fois. Des millions d’Haïtiens meurent, faute de soins, dans le silence du monde.
Haïti connaît, depuis 2024, ce deuxième type de catastrophe, celle qui tue sans bruit, par l’absence de soins, par la fermeture progressive de chaque institution censée protéger la vie. Aujourd’hui, dans la capitale d’une nation de plus de douze millions d’habitants, sept structures de santé sur dix ne fonctionnent plus, Une condamnation à mort silencieuse pour des centaines de milliers de personnes.
Chronologie d’un effondrement annoncé (2024-2025)
Pour comprendre la catastrophe sanitaire actuelle, il faut revenir au tournant du 29 février 2024, date à laquelle les gangs haïtiens, regroupés sous la coalition « Viv Ansanm » (« Vivre ensemble »), ont déclenché une offensive coordonnée d’une ampleur inédite sur Port-au-Prince. En quelques jours, les postes de police sont attaqués, les prisons prises d’assaut libérant près de 5 000 détenus, dont plusieurs chefs de gangs, l’aéroport international est contraint à fermer, et le port maritime est paralysé. Dans cet assaut total contre les institutions de l’État haïtien, les hôpitaux ne sont pas épargnés. Ils deviennent des cibles.
CHRONOLOGIE DES ATTAQUES MAJEURES CONTRE LES HÔPITAUX
Fév. 2024 : Première attaque et incendie de l’Hôpital Universitaire d’État d’Haïti (HUEH), le plus grand hôpital public du pays, situé au centre de Port-au-Prince. Il ferme ses portes.
26-27 mars 2024 : Pillage de l’hôpital Delmas 18 et du centre de santé Saint-Martin par des groupes armés. Une dizaine de pharmacies proches d’un hôpital public sont également attaquées la même semaine (source : OCHA/ONU).
Avr. 2024 : L’hôpital Bernard Mevs reste fermé. La réouverture de l’HUEH, prévue pour le 1er avril, est bloquée après l’infiltration de ses locaux par des gangs.
11 nov. 2024 : Une ambulance MSF, transportant trois blessés par balle, est arrêtée par des policiers, détournée et attaquée par une vingtaine d’hommes armés. Deux patients sont exécutés. Le personnel soignant est agressé.
20 nov. 2024 : MSF suspend l’ensemble de ses activités à Port-au-Prince, une première en 30 ans de présence en Haïti. Port-au-Prince est alors contrôlée à 80 % par les gangs.
24 déc. 2024 : Attaque lors d’une cérémonie de réouverture de l’HUEH. Le gang « 5 segond » attaque l’hôpital à l’aide de drones le jour même de son inauguration, après 10 mois de fermeture. Deux journalistes sont tués, sept autres blessés. L’ancien ministre de la Santé est révoqué. L’hôpital referme.
Fév. 2025 : Deuxième incendie de l’HUEH par des groupes armés. Le bâtiment brûle à nouveau. Le CICR parle d’une « spirale humanitaire dramatique ».
Mars 2025 : MSF ferme définitivement son Centre d’urgence de Turgeau, après avoir servi plus de 100 000 patients depuis 2021. L’hôpital traumatologique de Carrefour reste lui aussi fermé à la suite d’une attaque « ciblée » contre un convoi MSF.
3 août 2025 : Le gang « Viv Ansanm » enlève 8 personnes à l’orphelinat Sainte-Hélène de Kenscoff, dont la missionnaire irlandaise Gena Heraty et un enfant de 3 ans. Les hôpitaux Saint-Damien et Saint-Luc ferment en protestation. Ils ne rouvriront que le 29 août, après 25 jours de captivité des otages.
Oct. 2025 : MSF ferme définitivement son dernier centre d’urgence dans le centre-ville de Port-au-Prince, devenu « théâtre de violences armées régulières ». Port-au-Prince est désormais contrôlée à 90 % par les gangs (source : NPR/MSF).
Le bilan : des chiffres qui accusent
Les données agrégées par les organismes internationaux les plus sérieux dressent un tableau d’une sévérité sans précédent dans l’histoire récente d’Haïti. Selon le Comité International de la Croix-Rouge (CICR), 70 % des structures de santé publiques de la capitale ont fermé, privant 4,4 millions de personnes d’accès aux soins selon l’OMS. Médecins Sans Frontières évoque, dans ses propres rapports, une fourchette allant de 60 à 80 % de fermetures parmi les structures de santé de Port-au-Prince.
L’UNICEF avait sonné l’alarme dès mai 2024 : six hôpitaux sur dix n’étaient déjà plus opérationnels. Vingt établissements étaient fermés ou vandalisés. Tous les hôpitaux restants signalaient des difficultés pour se procurer et conserver les fournitures médicales de base. Le ministère haïtien de la Santé estimait, à cette même date, que près de 40 % des établissements avec lits d’hospitalisation avaient fermé en deux mois. Les données les plus récentes de l’OCHA, arrêtées au 25 juin 2025, indiquent qu’Haïti figure désormais parmi les cinq pays les plus touchés par l’insécurité alimentaire mondiale — une conséquence directe, en partie, de l’effondrement sanitaire.
LES CHIFFRES DE L’EFFONDREMENT
70 % des structures de santé publiques de Port-au-Prince fermées (CICR, 2025) • 4,4 M de personnes privées de soins (OMS) • 40 % du personnel médical a quitté le pays (UNICEF) • +20 établissements fermés ou vandalisés • 100 000 patients traités par MSF Turgeau avant fermeture • 82 000 cas suspectés de choléra (oct. 2022 – avr. 2024) • 1,4 M de déplacés internes (+36 % depuis fin 2024) • 3 100 morts et 1 100 blessés signalés de jan. à juin 2025 (ONU)
L’hôpital universitaire d’État d’Haïti : le symbole brisé
Parmi toutes les institutions de santé frappées, l’Hôpital Universitaire d’État d’Haïti (HUEH) occupe une place symbolique et tragique à part entière. Le plus grand établissement hospitalier public du pays, situé au cœur de Port-au-Prince, a subi deux incendies criminels en février 2024 et en février 2025, et une attaque lors de sa propre cérémonie de réouverture le 24 décembre 2024.
Ce dernier épisode mérite qu’on s’y arrête. Ce jour-là, l’ancien ministre de la Santé, Duckenson Lorthe Blema, avait voulu « envoyer un message » : l’État haïtien ne capitule pas. Rouvrir l’HUEH « un jour avant Noël, un jour d’amour et de paix », c’était affirmer que la médecine pouvait résister aux armes. Le gang « 5 segond » a répondu. Deux journalistes présents à la cérémonie ont été tués. Sept autres ont été blessés. Le ministre a été révoqué. Et l’hôpital a refermé ses portes. L’enquête de Forbidden Stories révèle qu’aucun dispositif policier n’avait été déployé pour sécuriser l’inauguration, malgré les demandes expresses du ministère de la Santé.
« Ce n’est pas sérieux, on ne peut pas demander à la police de sécuriser une zone rouge, c’est comme une zone de guerre », confie à Forbidden Stories le policier Coulanges, l’un des rares agents présents ce jour-là. « On ne peut pas sécuriser cet endroit, ce n’est même pas possible avec des chars. C’est un suicide total. »
La fuite des soignants : quand les médecins abandonnent le navire
Un hôpital sans personnel n’est qu’un bâtiment. Et c’est précisément ce que la violence des gangs est en train de produire en Haïti : des murs vides. L’UNICEF estime qu’environ 40 % des prestataires de soins de santé ont quitté le pays récemment en raison des niveaux d’insécurité extrêmes. Cette fuite des cerveaux médicaux – médecins, infirmières, sages-femmes, spécialistes est peut-être la blessure la plus longue à cicatriser. Former un chirurgien prend dix à quinze ans. Les remplacer prend des décennies.
Ceux qui restent font face à l’impossible. Au seul grand hôpital public encore partiellement opérationnel l’Hôpital Universitaire La Paix (HUP) , le directeur médical, le Dr Jean-Philippe Lerbourg, décrit une réalité qui hante les consciences : « Chaque jour, les salles d’opération sont saturées. Nous devons prioriser certains cas critiques et en reporter d’autres, parfois au prix de vies humaines. Plus de 400 patients sont en attente d’une intervention, sur une liste qui peut s’étendre sur plusieurs mois. Ce ne sont pas des choix qui devraient exister dans un hôpital » (source : CICR).
Les hôpitaux qui tiennent encore voient affluer deux fois plus de patients qu’avant, principalement des blessés par balles, des victimes de violences sexuelles, et des personnes déplacées souffrant de malnutrition sévère. Entre janvier et juin 2025, les équipes MSF encore déployées ont pris en charge 2 600 survivantes de violences sexuelles, admis 13 300 patients aux urgences, et soigné 2 267 victimes de violence dont 26 % étaient mineurs.
Les conséquences invisibles : choléra, dialyses, maternités
La fermeture des hôpitaux ne tue pas seulement ceux qui sont blessés par balle. Elle tue aussi, par ricochet, tous ceux dont la survie dépend d’une continuité de soins : les dialysés rénaux, les diabétiques, les hypertendus, les femmes enceintes, les malades du VIH sous antirétroviraux. Haïti a signalé entre octobre 2022 et avril 2024 un total de 82 000 cas suspectés de choléra, une maladie directement liée à l’effondrement des services de santé et d’eau potable. Les sites de lutte contre le VIH et la tuberculose sont désactivés dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince, le dépistage du VIH étant le service le plus durement touché.
L’hôpital pédiatrique Saint-Damien, l’un des rares hôpitaux pour enfants du pays offrait plus de 50 000 services par an avant la crise. En 2024, on y avait recensé 1 260 naissances et 131 nouveaux cas de cancers infantiles. Lorsque ses portes se ferment, même temporairement, ce sont des nourrissons prématurés, des enfants leucémiques, des bébés en détresse qui se retrouvent sans recours. L’hôpital Saint-Luc, qui accueillait plus de 60 000 patients par an, a vu son activité réduite de moitié depuis 2022.
Dans l’Artibonite, département situé juste au nord de la capitale et également tombé sous le contrôle des gangs, seul un quart des établissements de santé fonctionnait encore en 2024. Les camps de déplacés, surpeuplés, sans accès à l’eau potable ni à l’assainissement de base, sont devenus des incubateurs à épidémies. L’OCHA avertit d’un risque accru de choléra et de dengue dans ces sites.
La réponse humanitaire : héroïque, insuffisante, épuisée
Face à l’effondrement, les organisations humanitaires ont tenté de maintenir une ligne de vie minimale. Le CICR a équipé 5 hôpitaux de Port-au-Prince en médicaments essentiels et en kits de premiers secours, permettant la prise en charge de 20 207 patients dont 6 077 blessés par arme à feu. Des cliniques mobiles ont été déployées pour près de 50 000 déplacés. L’UNICEF a organisé des ponts aériens depuis Panama vers le Cap-Haïtien pour acheminer vaccins et fournitures médicales, contournant une capitale désormais inaccessible par voie terrestre.
Mais le Plan de réponse humanitaire pour Haïti est, en milieu d’année 2025, le moins financé au monde selon l’OCHA. Les organisations présentes décrivent un sentiment d’être « dépassées par des besoins toujours plus pressants ». MSF, après 30 ans de présence ininterrompue, a finalement renoncé. Ce départ est l’aveu d’une limite franchie concernant la sécurité de leurs équipes.
Le Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, Volker Türk, a choisi ses mots avec une précision rare : « Port-au-Prince est une prison à ciel ouvert. » Derrière cette formule, c’est la réalité quotidienne d’un peuple assiégé par des groupes criminels mieux armés que les forces de police alimentés, selon l’ONU elle-même, par des armes acheminées depuis les ports des États-Unis dans des conteneurs de produits surgelés ou d’électronique.
