Port-au-Prince, avril 2025 — L’État haïtien tient sur un fil. Vingt-deux jours après la mise en « condition D » de l’appareil sécuritaire, les routes nationales restent sous emprise criminelle, les procès pour corruption ébranlent les élites et le spectre de l’assassinat de Jovenel Moïse continue d’assombrir l’horizon politique. Derrière le silence des autorités, une nation entière résiste.
I. L’État assiégé : quand les gangs dictent leur loi
Un État à l’arrêt face aux groupes armés
Vingt-deux jours. C’est le délai écoulé depuis la mise en « condition D », un état d’alerte maximale de l’appareil sécuritaire haïtien, sans qu’aucune opération d’envergure n’ait été lancée contre les gangs armés qui contrôlent des pans entiers du territoire. Le ministre de la Défense, Mario Andrésol, avait promis de libérer au moins une route avant le 14 février. La promesse n’a jamais été tenue.
Sur la route nationale numéro 1, à hauteur de l’Arcahaie, un minibus a été criblé de balles le week-end dernier : deux morts, plusieurs blessés. Une scène banale dans un pays où les artères vitales sont devenues des couloirs de mort, jalonnés de postes de péage illégaux gérés par des groupes armés. L’absence de réponse de l’État ne passe plus pour de l’impuissance. Elle est perçue, chez beaucoup, comme une complicité silencieuse.
Chiffre-clé : Plus de 50 % de la population haïtienne vit sous le seuil de pauvreté, selon le dernier rapport de la CNSA. La violence accélère l’appauvrissement.
La plaine du Cul-de-Sac : quand la guerre des gangs détruit l’économie
Le conflit armé dans la plaine du Cul-de-Sac a fait plus d’une vingtaine de victimes. Mais au-delà du bilan humain, c’est une catastrophe économique silencieuse qui se joue. La zone abrite des entreprises majeures – Rhum Barbancourt, La Couronne, Séjourné, Culligan – qui emploient collectivement plus de 10 000 personnes. L’inaction des forces de l’ordre face aux affrontements entre factions armées fragilise ces emplois et compromet toute perspective d’investissement dans la région.
Comme le soulignait l’éditorialiste Jean Corvington : lorsque l’État abandonne ses citoyens aux gangs, l’appauvrissement ne se mesure plus seulement en gourdes perdues, mais en dignité confisquée.
La réaction internationale : entre pression et impuissance
L’incident impliquant un avion militaire belge – touché par des tirs de gangs lors d’une mission de paix dans l’espace aérien haïtien a profondément marqué les chancelleries. L’appareil a atterri sans victimes, mais le signal est clair : Haïti n’est plus seulement un problème haïtien.
Au Conseil de sécurité des Nations Unies, le 3 avril, les États-Unis, la France, la Russie et le Japon ont exprimé d’une seule voix l’urgence d’organiser des élections. Mais tous ont reconnu l’évidence : sans sécurité, pas d’élections crédibles. La communauté internationale a plaidé pour la création d’une Force internationale de répression des gangs, et pressé Port-au-Prince d’agir. Le message est passé. Reste à savoir si les actes suivront.
II. Justice en lambeaux : corruption, impunité et procès-vérité
L’assassinat de Jovenel Moïse : les révélations de Miami
Le procès qui se tient à Miami autour de l’assassinat du président Jovenel Moïse, survenu dans la nuit du 7 juillet 2021, n’en finit pas de dévoiler la profondeur de la gangrène haïtienne. Les témoignages des accusés dessinent un réseau de complicités qui traverse tous les pans de la société : secteur privé des affaires, classe politique, presse, Église, justice, police. Chaque institution compterait au moins un acteur ayant eu des contacts avec les instigateurs du crime.
Ce procès est un miroir tendu à une élite qui a trop longtemps prospéré dans l’ombre de l’impunité. Il ébranle la confiance publique dans des institutions déjà fragilisées, et pose une question fondamentale : peut-on reconstruire un État de droit sur des fondations aussi compromises ?
Contexte : L’assassinat de Jovenel Moïse a précipité Haïti dans une crise de gouvernance sans précédent. Depuis 2021, le pays n’a plus de président élu ni de parlement fonctionnel.
Signaux faibles d’une lutte anticorruption
Sur le front judiciaire interne, des signaux timides mais réels indiquent une volonté de rompre avec l’impunité. Le juge Nesly Phelle, du Tribunal de Première Instance de Hinche, a renvoyé en jugement l’ex-sénateur Willot Joseph et l’ancien greffier Wilfrid Elie pour faux, usage de faux et abus de fonctions. Le dossier, alimenté par un rapport de l’ULCC (Unité de Lutte Contre la Corruption) transmis à la justice en octobre 2022, montre qu’une justice indépendante est possible même si elle reste l’exception.
Autre dossier : le Centre Ambulancier National (CAN), dont l’ancienne direction est accusée d’avoir émis des cartes de débit à des non-employés. Le DG actuel a transmis tous les dossiers à l’ULCC. Ces affaires illustrent la persistance de la corruption à tous les échelons de l’État, mais aussi la capacité encore fragile des institutions de contrôle à résister.
Diplomatie : le grand ménage
Dans ce contexte, le Ministère des Affaires Étrangères et des Cultes a rappelé une trentaine de diplomates en poste en République dominicaine, en Argentine, au Panama et aux États-Unis. Des chargés d’affaires ont été désignés au Chili et au Canada. Si l’opération est menée avec transparence et guidée par des critères de compétence, elle pourrait être le premier jalon d’une refondation du corps diplomatique haïtien trop longtemps perçu comme un instrument de clientélisme politique.
III. Vers les élections : entre urgence démocratique et réalités du terrain
Le décret électoral et ses conditions impossibles
Le Conseil Électoral Provisoire (CEP) a transmis à l’Exécutif, le 4 avril, un projet de décret électoral révisé, harmonisé aux dispositions du Pacte national pour la stabilité. Une étape nécessaire, mais insuffisante. Car organiser des élections en Haïti en 2025, c’est s’attaquer à une équation à plusieurs inconnues.
Le CEP évalue le coût du scrutin à 600 millions de dollars, un chiffre qui reflète une réalité radicalement différente de 2016, dernière élection présidentielle du pays. Sans la MINUSTAH, qui assurait un appui logistique considérable, et avec une inflation galopante, l’opération électorale représente un défi colossal. Dans un pays où plus de la moitié de la population vit dans la pauvreté, ce montant interroge les priorités de dépenses et la capacité de l’État à mobiliser un soutien international massif.
Enjeu démocratique : Haïti n’a plus de parlement depuis 2020, ni de président élu depuis l’assassinat de Moïse en 2021. Un Conseil présidentiel de transition gère les affaires courantes dans un cadre constitutionnel contesté.
Sécurité : condition préalable à toute normalisation
Le consensus international est sans équivoque : sans rétablissement de l’ordre, les élections ne peuvent avoir lieu. Cette position, partagée par les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, place la balle dans le camp des autorités haïtiennes. Ces dernières devront démontrer rapidement leur capacité à créer un environnement sécuritaire minimal. L’appel à une Force internationale de répression des gangs résonne comme une bouée de sauvetage, mais aussi comme un aveu d’échec de l’État à assumer sa souveraineté.
Des figures d’espoir dans un tableau sombre
Parmi les signaux positifs, la trajectoire de Lovelie François, directrice générale de l’ONA (Office National d’Assurance Vieillesse), mérite attention. Diplômée de l’Université d’Alabama, elle est saluée pour son parcours d’excellence dans un contexte où la compétence et l’intégrité sont des vertus rares au sommet de l’État. De tels profils, s’ils sont soutenus et mis en lumière, incarnent la génération de leaders dont Haïti a besoin pour sortir de l’ornière.
Haïti se trouve à l’un des carrefours les plus critiques de son histoire. Les crises qui l’assaillent – insécurité, corruption, paralysie institutionnelle ne sont pas indépendantes : elles s’alimentent mutuellement dans une spirale que seule une réponse globale et coordonnée peut briser. La restauration de la sécurité est la condition de tout le reste. Sans elle, ni élections crédibles, ni relance économique, ni reconstruction institutionnelle ne sont envisageables. La communauté internationale le sait. Les Haïtiens le vivent. Il reste à savoir si les dirigeants du pays ont la volonté et le courage de traduire les discours en actes.
QUESTIONS
Pourquoi Haïti est-elle en crise en 2025 ?
Haïti cumule une insécurité extrême due aux gangs armés, une corruption systémique révélée par plusieurs procès, et un vide institutionnel depuis l’assassinat du président Moïse en 2021.
Quand auront lieu les prochaines élections en Haïti ?
Le CEP a soumis un projet de décret électoral en avril 2025, mais la communauté internationale conditionne toute élection au rétablissement préalable de la sécurité.
Qui dirige Haïti actuellement ?
Haïti est dirigée par un Conseil présidentiel de transition, en l’absence de président élu et de parlement fonctionnel depuis plusieurs années.

