Quatre morts, un arsenal saisi, des déclarations présidentielles explosives. L’interception, le 25 février 2026, d’une embarcation armée dans les eaux territoriales cubaines a mis le feu aux poudres entre La Havane et Washington, révélant une stratégie américaine de pression maximale dont Trump lui-même revendique l’objectif : la chute du régime cubain.
Le mercredi 25 février 2026 restera une date charnière dans l’histoire tumultueuse des relations entre Cuba et les États-Unis. Ce matin-là, dans les eaux territoriales cubaines, les garde-côtes de l’île interceptent une vedette rapide immatriculée en Floride (FL7726SH), un bateau à moteur de sept mètres construit en 1981, avec dix Cubains résidant aux États-Unis à son bord. Ce qui aurait pu être une simple procédure d’interception se transforme en fusillade meurtrière : quatre passagers sont tués, six autres sont arrêtés blessés, et un complice demeuré à terre est également appréhendé. Mais c’est la nature de la cargaison saisie : 14 fusils d’assaut, 11 pistolets, près de 13 000 munitions, des engins explosifs artisanaux, des cocktails Molotov, des gilets pare-balles, des lunettes télescopiques et des uniformes de camouflage qui transforme l’incident en affaire d’État.
Les faits : une fusillade en mer, un arsenal présenté à la télévision
Selon les autorités cubaines, la vedette FL7726SH avait été détectée à l’intérieur des eaux territoriales cubaines lorsque les garde-côtes ont tenté de procéder à son interception. Des coups de feu auraient été ouverts depuis l’embarcation en direction des militaires cubains, blessant le commandant du navire. La riposte a été immédiate.
L’ensemble du matériel saisi a été présenté en grande pompe à la télévision d’État cubaine, dans ce qui ressemble à une mise en scène institutionnelle soigneusement calculée. Pour les autorités de La Havane, l’objectif du groupe armé ne souffre d’aucune ambiguïté : il s’agissait, selon elles, de « s’infiltrer sur l’île, provoquer le désordre public, attaquer des unités militaires et inciter la population à se soulever pour renverser la Révolution ». Ces actes constituent, selon le code pénal cubain, « plusieurs délits liés au terrorisme ».
Le 4 mars 2026, le bureau du procureur général cubain a annoncé la mise en examen pour « crimes de terrorisme » des six survivants, placés en détention provisoire dans l’attente de leur procès. Un septième individu resté à terre et présenté par les autorités comme le « contact local » du groupe, envoyé depuis les États-Unis pour assurer la réception du commando, a lui aussi été arrêté et a admis sa participation, selon La Havane.
Washington nie, puis s’interroge
Face à ces révélations, l’administration Trump s’est trouvée dans une position délicate. Confronté aux déclarations cubaines, un porte-parole américain a affirmé que Washington allait « vérifier les informations au fur et à mesure de la collecte des données », tout en niant catégoriquement toute implication gouvernementale dans l’opération.
Selon une information transmise à l’AFP par un haut responsable américain, au moins deux des passagers de la vedette seraient de nationalité américaine : l’un a péri lors de la fusillade, l’autre est hospitalisé à Cuba. Le secrétaire d’État Marco Rubio, fils d’immigrants cubains né à Miami et figure historique des faucons de la politique cubaine au Congrès, a réagi avec une prudence calculée. « Cuba doit changer. Elle doit changer, et pas nécessairement du jour au lendemain », a-t-il déclaré devant le Congrès, tout en reconnaissant que « le statu quo à Cuba est inacceptable ». Il a, par ailleurs, exprimé son souhait de voir le régime s’effondrer.
Du côté républicain floridien, les réactions ont été plus offensives. Le procureur général de Floride, James Uthmeier, a ouvert une enquête judiciaire en affirmant que « le gouvernement cubain n’est pas digne de confiance ». Le représentant républicain Carlos Gimenez a exigé « une enquête immédiate sur ce massacre ».
Cuba et les États-Unis ont néanmoins ouvert des canaux de communication. Le vice-ministre cubain des Affaires étrangères, Carlos Fernandez de Cossio, a confirmé que des échanges avaient eu lieu avec le département d’État et les garde-côtes américains, Washington s’étant dit prêt à « coopérer ». Mais dans le contexte de défiance réciproque actuelle, cette coopération reste plus symbolique qu’opérationnelle.
Des hommes convaincus d’aller « allumer une étincelle »
Au-delà des positions officielles, l’affaire révèle les fractures profondes au sein de la diaspora cubaine installée en Floride. Wilfredo Beyra, responsable à Tampa du Parti républicain de Cuba , une organisation d’opposants au régime a confié à l’AFP que l’un des membres du groupe tués lors de l’interception espérait « provoquer une étincelle » susceptible de soulever le peuple cubain contre ce qu’il qualifiait de « narcotyrannie criminelle ».
Ces révélations alimentent les questions non résolues sur l’organisation et le financement de l’opération. Comment une embarcation armée de sept mètres a-t-elle pu traverser les 150 kilomètres du détroit de Floride séparant Miami de Cuba sans que les autorités américaines n’interviennent ? Y avait-il des connexions avec des réseaux proches du gouvernement Trump, ou s’agissait-il d’une initiative autonome de la diaspora cubaine militante ? Ces zones d’ombre demeurent entières.
Trump frappe : « Cuba va tomber très bientôt »
C’est dans ce contexte déjà explosif que Donald Trump a choisi de hausser spectaculairement le ton. Le vendredi 6 mars 2026, lors d’un entretien téléphonique accordé à CNN, le président américain a lâché une déclaration aux accents de prophétie : « Cuba va tomber très bientôt. Cuba va tomber aussi. Ils veulent parvenir à un accord tellement fort. Ils veulent faire un accord, et donc je vais mettre Marco [Rubio] là-bas et on verra comment ça se passe. Nous avons beaucoup de temps, mais Cuba est prête après 50 ans. »
Trump a encore renchéri en affirmant : « Je l’observe depuis 50 ans, et c’est tombé dans mes mains à cause de moi, mais c’est tombé dans mes mains. Et nous faisons très bien. »
Ces propos font écho à ce qu’il avait écrit dès le 11 janvier 2026 sur son réseau Truth Social, après la capture de Nicolás Maduro au Venezuela : « MAIS C’EST FINI ! IL N’Y AURA PLUS DE PÉTROLE NI D’ARGENT POUR CUBA — ZÉRO ! »
Le mercredi précédant cet entretien, Trump avait déjà annoncé qu’il ne s’agissait plus que d’« une question de temps » avant que les Cubains de la diaspora américaine ne puissent rentrer dans leur pays. Et le 5 mars, selon CiberCuba, le président américain aurait confié en privé à son secrétaire d’État : « Ton prochain projet sera Cuba. »
Le chef de mission américain à Cuba, Mike Hammer, a abondé dans ce sens lors d’une gala de la Cuban American Bar Association à Miami, assurant qu’il s’attend à « un changement politique sur l’île en 2026 » et que « la dictature va prendre fin ».
Le sénateur républicain Lindsey Graham, allié indéfectible de Trump, a pour sa part déclaré sur Fox News après les frappes américano-israéliennes contre l’Iran : « Cuba est la prochaine. Cette dictature communiste à Cuba, ses jours sont comptés. »
L’étranglement énergétique : une stratégie en trois temps
Pour comprendre la portée de l’incident du 25 février, il faut le replacer dans la séquence géopolitique qui a marqué le début de l’année 2026. Tout s’enclenche le 3 janvier, lorsque des forces spéciales américaines capturent le président vénézuélien Nicolás Maduro dans sa résidence de Caracas. Washington prend alors le contrôle des exportations pétrolières vénézuéliennes et coupe immédiatement le principal approvisionnement en pétrole de Cuba. Quelques jours plus tard, le 30 janvier, Trump signe un décret d’urgence nationale menaçant de droits de douane punitifs tout pays tiers qui oserait livrer du carburant à l’île communiste.
Le Mexique, qui était devenu en 2025 le premier fournisseur de pétrole de Cuba, a annoncé l’interruption au moins temporaire de ses livraisons. La présidente mexicaine Claudia Sheinbaum a présenté cette décision comme « souveraine », sans pression américaine, mais le signal reste fort. Selon les données de la société d’analyse Kpler, citées par le Financial Times fin janvier, Cuba risquait d’épuiser ses réserves de carburant dans un délai de quinze à vingt jours.
Puis, en février, c’est l’Iran, autre partenaire stratégique de Cuba qui est frappé par des attaques militaires américano-israéliennes, causant la mort du Guide suprême Ali Khamenei. Cuba perd ainsi, en quelques semaines, ses deux principaux alliés géostratégiques.
Les conséquences pour les 9,6 millions de Cubains sont immédiates : semaine de quatre jours imposée aux salariés, cours en ligne généralisés, transports publics réduits à leur strict minimum, interruption de nombreux vols internationaux faute de kérosène, et hôtels flambant neufs construits à grand frais par l’État qui ferment les uns après les autres, faute de touristes et d’énergie. Le coordinateur de l’ONU à Cuba a lancé une alerte grave, avertissant que la situation humanitaire risquait de basculer vers un « effondrement total ».
Díaz-Canel répond : « Jusqu’à la dernière goutte de sang »
Face à cette offensive tous azimuts, le président cubain Miguel Díaz-Canel ne cède pas publiquement. Dès le 11 janvier, en réponse à la capture de Maduro, il publiait sur X : « Cuba est une nation libre, indépendante et souveraine qui ne prend d’ordre d’aucune autre nation. Cuba n’agresse personne , elle est agressée par les États-Unis depuis 66 ans et elle ne menace personne. Elle se prépare, prête à défendre la patrie jusqu’à la dernière goutte de sang. »
Le slogan officiel du gouvernement cubain « Cuba no está sola » (Cuba n’est pas seule) résonne davantage comme un appel à la solidarité internationale que comme une réponse concrète aux pressions économiques. Car sur le plan énergétique, la réalité est implacable : la Russie a du pétrole, la Chine a de l’argent, mais aucune des deux n’a intérêt à braver ouvertement les sanctions américaines pour soutenir La Havane, estiment plusieurs analystes.
Le chercheur Thomas Posado, spécialiste de Cuba, a rappelé dans une analyse publiée par Le Monde Diplomatique que l’histoire démontre l’effet paradoxal de tels étranglements économiques : loin de provoquer l’effondrement d’un régime, ils rendent la population « extrêmement pauvre et encore plus dépendante du pouvoir en place ». Une mise en garde que Washington semble délibérément ignorer.
Une stratégie de « perestroïka caribéenne » ?
L’administration Trump n’a pas que le bâton. Dans un geste qui a surpris les observateurs, le Trésor américain a annoncé fin février qu’il autoriserait la revente de produits pétroliers vénézuéliens au secteur privé cubain, une exception notable au blocus énergétique, et un premier pas vers ce que le site Guardian Liberty Voice décrit comme une « perestroïka caribéenne » : des réformes économiques graduelles destinées à rendre l’île dépendante du marché américain, sur le modèle des concessions qui précédèrent l’effondrement de l’URSS.
Trump le revendique lui-même avec une franchise désarmante : « Cuba est tombée dans mes mains à cause de moi. » La stratégie n’est donc pas uniquement militaire, mais aussi économique, psychologique et diplomatique. Le sénateur Lindsey Graham résume la doctrine d’une formule lapidaire : « Après le Venezuela, après l’Iran, Cuba est la prochaine. »
Des juristes et organisations internationales s’alarment pourtant de la légalité de cette politique. L’Association européenne des juristes pour la démocratie et les droits de l’homme dans le monde a rappelé, dès le 31 janvier, que le blocus énergétique américain s’apparente à « un recours à la force contre un État souverain non autorisé par le Conseil de sécurité des Nations Unies ». Le professeur Norman Paech, de l’Université de Hambourg, a souligné que Cuba a le droit, au regard du droit international, de conclure des accords commerciaux librement pour subvenir aux besoins de sa population.

